L’air était froid, piquant comme s’il voulait réveiller le jeune homme immobile devant la grille d’entrée du parc.
Dean avait refusé au départ.
Il ne pouvait pas, c’était au-dessus de ses forces.
Mais Bobby et Sam l’avaient convaincu et il se tenait là, devant un vieux portail rouillé, trop lourd pour être poussé par le vent, enraciné au sol.
Comme les pieds de Dean.
Sam et Bobby se tournèrent vers lui.
Sam avec son regard de chien battu, cet air de sauveur du monde. Cet air qui agaçait prodigieusement en ce moment l’ainé des Winchester. Sam avait cette capacité à réveiller la mauvaise conscience de n’importe qui ! Même d’un ancien nazi, c’était un pouvoir que Ruby n’avait pas eu besoin de développer…
Bobby avec cette compassion et ce regard de dire »j’te comprends mais sois fort ! ».
Ca aussi, cela était agaçant, comme si Dean ne pouvait pas, par lui-même faire un choix.
De toute façon, là tout énervait Dean, tout …
Il avait juste envie de les insulter, les frapper et partir.
Loin.
Mais non, il était stupidement bon, et savait qu’il fallait le faire.
Ou alors il n’avait aucune volonté face à ces deux hommes …
Un courant d’air le fit frissonner, il remonta le col de sa veste mais le froid persistait sur lui …
Il avança et rejoignit les deux hommes.
Il se remémora ce qui les avait amenés ici.
Flash-back :
Dans la maison de Bobby.
Devant une tasse de café chaud, chez Bobby.
- Elle est morte, murmura, atterré Sam.
- Oui, on a retrouvé son corps dans un parc, derrière un bosquet …Des coups de couteaux, je n’ai pas voulu en savoir plus, savoir si elle avait été …Mais j’ai un double du dossier et …
Le silence lui répondit, eux non plus ne voulait pas savoir.
Et le café refroidissait.
Fin du flash-back.
Et jamais, il n’avait ouvert le dossier.
Pour Sam, il ignorait si lui avait eu le courage. Mais déjà les cauchemars la voyant mourir, encore et encore, lui suffisaient…
Depuis, elle venait là, tous les soirs, effrayant les rares passants, répétant les mêmes gestes, paroles.
Alors en amis dévoués, ils étaient venus la libérer de sa douleur, de sa peine, de ses doutes.
Et eux de leur tristesse.
La marche était silencieuse, chacun dans leurs pensées.
Dean pensait à elle.
A leur rencontre si pittoresque.
Si inoubliable.
Un petit sourire apparut, vite disparu par le froid et l’angoisse qui montait à chaque pas.
Ils arrivèrent à l’endroit de ses apparitions, et attendirent anxieusement l’heure où inévitablement elle arriverait…
Un grésillement.
Là. Elle commença à demander, comme si elle ne le reconnaissait pas.
- C’est ma fille, l’avez-vous vue ? Je la cherche depuis des mois ! S’il vous plait !
Elle brandissait la photo de la jeune femme blonde, Jo …
- Ellen …Commença Bobby.
- Elle fait ma taille…
- Ellen, continua Sam.
Elle ne les entendait, ne les reconnaissait pas, seule dans son monde.
- Merde ! Ellen, c’est nous ! Dean, Sam, Bobby !
Le cri de Dean avait figé tout le monde, ce dernier respirait fort, les yeux brillants.
Il le savait ! Il aurait dû refuser ce plan pourri, accepté d’être lâche, et prendre la place de la cinquième personne de ce drame digne des plus grands soaps.
- Vous ? murmura-t-elle. Comment …
- Elle va bien, Ellen, elle va bien. Elle n’est pas là car le courage lui manque pour affronter ses erreurs, ton tourment, mais elle va bien.
Ellen regarda Bobby, qui d’un hochement lui confirma, les paroles de Dean.
- Elle regrette vraiment, ce qu’elle t’a fait subir et …et elle t’aime, finit Sam d’une voix quasiment inaudible, nouée par l’émotion.
L’esprit, sourit, ses yeux remplis de larmes, s’échouant sur ses joues.
-Tant mieux, tant mieux …J’avais si peur qu’elle …et moi, c’est moi qui suis morte ! Quelle ironie !
Un sourire cynique fendit son visage.
- C’est elle qui …commença-t-elle.
- Oui, répondit Bobby.
- Merci les garçons, merci à vous. Prenez soin d’elle, elle joue les gros bras mais…
Un sourire conclut cette phrase.
Et elle disparut dans un souffle de fumée…
Laissant trois hommes choqués.
Dean fut le premier à faire demi-tour d’un pas rapide.
Quelques instants plus tôt …
Assise, ses jambes se balançant au-dessus du vide, Jo pleurait.
Fixant ce cercueil, censé contenir le corps de sa mère.
Elle savait indéniablement que c’était sa faute.
Aucune échappatoire. Excuse.
En partant, elle voulait se trouver.
Mais en s’éloignant de sa seule racine, elle s’était asséchée et fanée.
Fatalement.
Sa satanée fierté l’avait empêché de revenir vers elle.
De l’appeler à l’aide.
Elle était une grande fille !
Balivernes !
Elle avait gardé un lien avec certains chasseurs qui avaient fréquentés le bar.
Ils lui disaient : « Elle va pas bien », « Tu lui manques », « Appelle-la ».
Elle n’y croyait pas, pour elle sa mère était un roc, aussi sûre que le soleil brillait, sa mère tenait.
Alors pour se donner bonne conscience, elle lui envoyait quelques cartes postales au début…Puis la honte de ne pas devenir quelqu’un, de trouver un vrai boulot, d’être une vraie chasseuse, et de réaliser que sa mère avait raison : elle aurait dû étudier ; elle espaça les cartes, jusqu’à les stopper, sans réaliser que sa mère imaginait le pire…
Et le pire était arrivé.
Quand Dean l’avait appelé, elle était surprise et heureuse, cette joie n’avait duré qu’un court instant, éphémère.
Sa fierté oubliée, elle s’était précipité pour le retour.
Mais le temps qu’elle arrive, l’enterrement s’était déjà fait.
Et aux regards de Dean, Sam et Bobby, elle s’était sentie jugée.
Alors, elle avait fui encore.
Les leçons sont longues à apprendre…
Puis encore un coup de fil : Bobby.
Et là, l’histoire, les apparitions et encore ce retour.
Et la voilà, devant ce trou béant, contenant cette boite de bois.
L’odeur de l’essence lui taquinant les narines.
- Bonsoir Maman. Tu vois, je suis là. J’ai fait tant d’erreurs, tant ! Mais celle de me croire adulte en m’éloignant de toi est la pire. S’émanciper est une chose, couper les ponts, une autre.
Elle essuya son visage et reprit d’une voix enrouée.
- Mais j’apprends, Maman, j’apprends. J’apprends qu’aimer et être aimé n’est pas un signe de dépendance et de faiblesse. Qu’accepter l’aide des autres, c’est accepter ses faiblesses et les surmonter, progresser. J’apprends que ne plus te voir le matin, me sourire derrière ta tasse de café, sera une souffrance chaque jour, mais j’y arriverai Maman ! J’y arriverai, en t’imaginant me sourire quand je réussirais dans une situation, tu seras fière …Maman…
Le craquement d’une allumette.
- Je grandirais d’une certaine manière, encore…
L’embrasement.
- Pardonne-moi, Maman. Je t’aime.
Jo fit demi-tour, sans se retourner, droite.
Des phares au loin. Elle s’y dirigea.
Une portière claqua.
Ils l’acceptaient le temps qu’elle trouve sa voie, sûrement autre que la chasse.
Quoi ? Elle ne savait pas encore.
Bientôt…

